La relativité générale, à la main
Pose des masses sur l’espace-temps, lance des particules, fais tourner une orbite en rosette, courbe la lumière autour d’un trou noir, compare des horloges du sol au GPS et regarde une onde gravitationnelle passer.
Les variables
- Courbure : une masse (plongement exact de Schwarzschild, compacité de l’étoile au trou noir) ou plusieurs masses à poser et déplacer ; ce que montre la nappe (l’espace ou le rythme du temps) ; des particules à lancer à la main
- Orbites : la forme de l’orbite (périastre, apoastre) ou son énergie E et son moment cinétique L, réglables aussi sur le graphe du potentiel effectif ; comparaison avec Newton, même départ
- Lumière : le paramètre d’impact d’un rayon, un faisceau de rayons parallèles, la comparaison avec la « lumière de Newton » ; vue en lancer de rayons d’un trou noir, avec disque d’accrétion, inclinaison et décalages de fréquence
- Temps : horloges au sol, en haut d’une tour, en avion, dans l’ISS, dans un satellite GPS et en orbite géostationnaire ; une sonde que l’on rapproche de l’horizon d’un trou noir
- Ondes gravitationnelles : les masses de la paire de trous noirs, la polarisation (+, ×), le ralenti
- Préréglages célèbres : Mercure, le Soleil de 1919, Sgr A*, M87*, une étoile à neutrons, GW150914
Les chiffres clés
- 42,98″
- par siècle : l’avance du périhélie de Mercure due à la relativité générale
- 1,75″
- déviation de la lumière au bord du Soleil, le double de la valeur « newtonienne »
- 3 r_s
- la dernière orbite circulaire stable (ISCO) autour d’un trou noir ; 1,5 r_s pour la lumière
- +38,6 µs
- par jour d’avance d’une horloge GPS : +45,7 µs (gravité) − 7,1 µs (vitesse)
- 11,6 km
- l’erreur de distance accumulée chaque jour si le GPS ignorait la relativité
- 10⁻²¹
- la déformation de l’espace mesurée par LIGO au passage de GW150914
Ce qui se passe, étape par étape.
- 01
La gravité n’est pas une force, c’est une géométrie
Pour Einstein (1915), une masse courbe l’espace-temps, et un corps en chute libre suit la ligne la plus droite possible dans cet espace-temps courbé : une géodésique. Autour d’une masse sphérique, la solution exacte est celle de Karl Schwarzschild (1916). Elle fait apparaître une longueur : le rayon de Schwarzschild r_s = 2GM/c², 2,95 km pour le Soleil, 8,9 mm pour la Terre. Tant qu’on reste loin de r_s, on retrouve Newton ; près de r_s, tout change.
- 02
Ce que montre la nappe, et ce qu’elle ne montre pas
La nappe en entonnoir est le plongement de Flamm : la géométrie de l’espace seul (à temps fixé), dans le plan de l’équateur, dessinée comme une surface. Les cercles ont bien une circonférence 2πr, mais la distance entre deux cercles voisins est plus grande que la différence de leurs rayons : l’espace est étiré vers le centre. Ce n’est pas une bille qui roule sur un drap : pour un objet lent, c’est surtout la courbure du temps (les horloges plus lentes en bas) qui produit la chute. La nappe peut aussi montrer ce rythme du temps. Avec plusieurs masses, il n’existe pas de solution exacte simple : la nappe montre alors le potentiel de gravité, et les particules suivent Newton, la limite de la relativité générale en champ faible.
- 03
Des orbites qui ne se referment pas
Chez Newton, une planète seule autour du Soleil décrit une ellipse fermée. En relativité générale, le point le plus proche de l’orbite (le périhélie) avance à chaque tour de 6πGM/(c²a(1 − e²)) : 0,1035″ par tour pour Mercure, 42,98″ par siècle, l’anomalie que Le Verrier avait mise en évidence en 1859 et qu’Einstein expliqua en novembre 1915. Près d’un trou noir, l’avance devient énorme, les orbites dessinent des rosettes, et il n’y a plus d’orbite circulaire stable sous 3 r_s (l’ISCO) : le potentiel effectif, qui a chez Newton une barrière centrifuge infinie, n’a plus qu’une barrière finie, que la particule peut franchir.
- 04
La lumière aussi suit l’espace-temps
Un rayon qui frôle le Soleil est dévié de 4GM/(c²R) = 1,75″, deux fois plus que si la lumière était une particule soumise à la gravité de Newton. Mesurée pendant l’éclipse du 29 mai 1919 (Dyson, Eddington, Davidson), cette déviation a rendu Einstein célèbre. Plus près d’une masse compacte, les rayons s’enroulent : à 1,5 r_s, la lumière peut tourner en rond (sphère de photons) ; en dessous d’un paramètre d’impact de 2,6 r_s, elle est capturée. Vu de loin, le trou noir projette une ombre de 5,2 r_s de diamètre, cerclée d’un anneau de lumière : c’est ce qu’a photographié l’Event Horizon Telescope pour M87* (2019) et Sgr A* (2022). Une galaxie exactement derrière une autre apparaît en anneau (anneau d’Einstein). La lumière est aussi retardée : c’est l’effet Shapiro, mesuré par écho radar sur Vénus et Mercure.
- 05
Le temps passe moins vite en bas
Une horloge immobile à la distance r d’une masse bat √(1 − r_s/r) fois moins vite qu’une horloge lointaine. Sur Terre, l’écart est minuscule, mais mesurable : 2,5 × 10⁻¹⁵ sur les 22,5 m d’une tour de Harvard (Pound et Rebka, 1960), et des horloges optiques le voient sur 33 cm (2010). Pour le GPS, il est énorme : à 20 200 km d’altitude, l’horloge d’un satellite avance de 45,7 µs par jour à cause de la gravité plus faible et retarde de 7,1 µs à cause de sa vitesse, soit +38,6 µs par jour. Non corrigé, cet écart fausserait les distances de plus de 11 km par jour. Les horloges sont donc réglées avant le lancement, 4,465 × 10⁻¹⁰ plus lentes. Près d’un trou noir, le ralentissement devient spectaculaire, et la lumière qui en sort arrive décalée vers le rouge.
- 06
Des vagues dans l’espace-temps
Deux trous noirs qui tournent l’un autour de l’autre émettent des ondes gravitationnelles, perdent de l’énergie, se rapprochent et fusionnent. Au passage de l’onde, les distances se contractent dans une direction et s’allongent dans l’autre, en alternance (polarisations + et ×). Le 14 septembre 2015, les deux détecteurs LIGO ont enregistré GW150914 : deux trous noirs de 36 et 29 masses solaires, à 410 Mpc, dont le signal monte de 35 à 250 Hz en 0,2 s (un « chirp ») ; 3 masses solaires ont été converties en ondes. Le bras de 4 km d’un détecteur a varié d’environ 4 × 10⁻¹⁸ m, quelques millièmes du diamètre d’un proton.
Ce que la scène simplifie
- Le trou noir ne tourne pas (métrique de Schwarzschild, pas de Kerr) et toutes les orbites sont dans son plan équatorial. Les trous noirs réels tournent ; M87* et Sgr A* aussi.
- Courbure : la nappe d’une masse est le plongement exact de la partie spatiale de la métrique (paraboloïde de Flamm, et intérieur d’une étoile de densité uniforme) ; la troisième dimension de la nappe n’a pas de sens physique. Une étoile statique ne peut pas être plus compacte que 9/8 r_s (limite de Buchdahl) : en dessous, le réglage n’est qu’une illustration. Avec plusieurs masses, la nappe montre le potentiel newtonien et les particules suivent Newton : il n’y a pas de solution exacte simple à plusieurs corps, et les masses restent fixes.
- Particules test : leur masse ne déforme pas l’espace-temps. Dans la nappe d’une masse, elles avancent selon le temps d’un observateur lointain : près de l’horizon, elles ralentissent et s’éteignent ; le calcul les retire à 1,01 r_s.
- Orbites : Newton et la relativité générale partent du même point avec la même vitesse et le même moment cinétique ; Newton avance selon son temps, la relativité générale selon le temps propre de la particule. Le cas « Mercure » garde l’excentricité réelle, mais pas la distance (la vraie avance serait invisible).
- Lumière : les rayons du faisceau viennent de l’infini parallèles entre eux et sont tracés dans un plan ; la « lumière de Newton » est un corpuscule lancé à la vitesse c, pour montrer le facteur 2. La vue en lancer de rayons calcule les géodésiques de la lumière dans la même métrique ; le disque d’accrétion est mince et son émission schématique.
- Temps : horloges sur des orbites circulaires, Terre de rayon équatorial avec le seul terme J2 dans le potentiel du géoïde ; l’avion vole à 10 km au-dessus de l’équateur à 250 m/s. Le bilan GPS suit Ashby (2003) : l’excentricité des orbites (± 23 ns), l’effet Sagnac et les marées ne sont pas affichés.
- Ondes gravitationnelles : la forme d’onde est schématique (spirale au premier ordre post-newtonien, puis vibration du trou noir final, raccordées à la main) et non le signal mesuré ; le décalage vers le rouge cosmologique (z ≈ 0,09) est ignoré ; la déformation de l’anneau est agrandie d’un facteur de l’ordre de 10²⁰.
Pour aller plus loin
- Einstein, Die Feldgleichungen der Gravitation, Sitzungsberichte der Preußischen Akademie der Wissenschaften, 844-847 (1915)
Les équations du champ, 25 novembre 1915. Voir aussi Erklärung der Perihelbewegung des Merkur, 831-839 (1915).
- Einstein, Die Grundlage der allgemeinen Relativitätstheorie, Annalen der Physik 354 (7), 769-822 (1916)
L’exposé complet de la théorie.
- Schwarzschild, Über das Gravitationsfeld eines Massenpunktes nach der Einsteinschen Theorie, Sitzungsberichte, 189-196 (1916)
La solution exacte autour d’une masse sphérique ; traduction anglaise arXiv:physics/9905030.
- Dyson, Eddington & Davidson, Philosophical Transactions of the Royal Society A 220, 291-333 (1920)
La déviation de la lumière mesurée pendant l’éclipse du 29 mai 1919 (Sobral et Príncipe).
- Pound & Rebka, Apparent Weight of Photons, Physical Review Letters 4, 337 (1960)
Le décalage gravitationnel de fréquence sur 22,5 m : (2,57 ± 0,26) × 10⁻¹⁵ mesuré pour 2,46 × 10⁻¹⁵ prévu.
- Shapiro, Fourth Test of General Relativity, Physical Review Letters 13, 789 (1964)
Le retard de la lumière qui passe près du Soleil (écho radar).
- Hafele & Keating, Around-the-World Atomic Clocks, Science 177, 166-170 (1972)
Des horloges atomiques embarquées en avion vers l’est et vers l’ouest.
- Chou, Hume, Rosenband & Wineland, Optical Clocks and Relativity, Science 329, 1630 (2010)
Le ralentissement du temps mesuré sur 33 cm de dénivelé.
- Ashby, Relativity in the Global Positioning System, Living Reviews in Relativity 6, 1 (2003)
Le bilan des horloges GPS : 4,4647 × 10⁻¹⁰, soit +38,6 µs par jour.
- Everitt et al. (Gravity Probe B), Physical Review Letters 106, 221101 (2011)
Précession géodésique (−6 601,8 ± 18,3 mas/an) et entraînement des référentiels (−37,2 ± 7,2 mas/an).
- Abbott et al. (LIGO & Virgo), Observation of Gravitational Waves from a Binary Black Hole Merger, PRL 116, 061102 (2016)
GW150914 : 36 + 29 masses solaires, 410 Mpc, de 35 à 250 Hz, pic de déformation 1,0 × 10⁻²¹.
- Event Horizon Telescope Collaboration, First M87 Event Horizon Telescope Results. I, ApJ Letters 875, L1 (2019)
L’anneau de M87* : 42 ± 3 µas. Pour Sgr A* : ApJ Letters 930, L12 (2022), 51,8 ± 2,3 µas.
- Will, The Confrontation between General Relativity and Experiment, Living Reviews in Relativity 17, 4 (2014)
Bilan des tests : périhélie de Mercure (42,98″ par siècle), déviation et retard de la lumière, décalage vers le rouge.
- Hartle, Gravity: An Introduction to Einstein’s General Relativity, Addison-Wesley (2003)
Chapitres 9 et 10 : géodésiques de Schwarzschild, potentiel effectif, précession, déviation de la lumière ; chapitre 6 : GPS.
- Carroll, Spacetime and Geometry, Addison-Wesley (2004)
Chapitre 5 : la solution de Schwarzschild, orbites, ISCO, plongement de Flamm.
- Misner, Thorne & Wheeler, Gravitation, W. H. Freeman (1973)
Chapitres 23 et 25 : étoiles de densité uniforme, plongement, orbites dans le champ de Schwarzschild.
- Taylor, Wheeler & Bertschinger, Exploring Black Holes, 2e éd. (2018)
Horloges près d’un trou noir, orbites et lumière, en coordonnées de Schwarzschild et en repère local.