Où va un objet lâché dans l’espace ?
Un astronaute lance un sac ou un CubeSat depuis la station : ligne droite, Clohessy-Wiltshire, Kepler ou calcul avec l’air et la Terre aplatie, quatre façons de prédire sa trajectoire, qui divergent au fil des tours.
Les variables
- La direction du lancer : avant, arrière, haut (zénith), bas (nadir), sur le côté, ou libre (azimut et élévation)
- La vitesse du lancer, de 0,05 à 5 m/s
- L’objet : sac à outils, CubeSat 1U ou 3U, ou masse et surface au choix (coefficient balistique)
- L’activité solaire (faible, moyenne, forte), qui fixe la densité de l’air à l’altitude de la station
- L’altitude de la station (340 à 460 km) et la durée observée (1 tour à 7 jours)
- Les méthodes de calcul comparées, et la vue : repère de la station ou repère de la Terre
Les chiffres clés
- 92,9 min
- un tour de la station à 420 km, à 7,66 km/s
- 6π·Δv/n
- recul par tour d’un objet lancé vers l’avant : 8,4 km pour 0,5 m/s
- 1 tour
- pour qu’un objet lancé vers le haut revienne à son point de départ
- 45°
- arrière et bas : la direction d’éjection des CubeSats du J-SSOD (0,77 à 1,7 m/s)
- ×17
- densité de l’air à 420 km entre un Soleil calme et un Soleil actif (NRLMSIS 2.0)
- 8 mois
- en orbite pour le sac à outils perdu en novembre 2008, rentré le 3 août 2009
Ce qui se passe, étape par étape.
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En orbite, rien ne flotte vraiment
Dans la station, tout semble en apesanteur. En réalité, la gravité à 420 km vaut encore 88 % de celle du sol : la station et tout ce qu’elle contient tombent autour de la Terre à 7,66 km/s, un tour toutes les 93 minutes. Un objet lâché tombe exactement comme la station, c’est pour ça qu’il paraît immobile. Mais la moindre poussée le met sur une orbite un peu différente, et c’est cette différence qui dessine sa trajectoire vue depuis la station.
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Méthode 1 : la ligne droite
Sans gravité, l’objet poussé à Δv irait tout droit, à Δv × t. C’est juste pendant une ou deux minutes : au-delà, l’écart grandit comme le carré du temps, et au bout d’un quart de tour la ligne droite se trompe déjà du tout au tout. Lancé vers l’avant, l’objet finit même derrière.
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Méthode 2 : Clohessy-Wiltshire (Hill)
En 1878, George Hill écrit le mouvement de la Lune vu depuis un repère qui tourne avec la Terre ; en 1960, Clohessy et Wiltshire adaptent ces équations au rendez-vous de deux satellites. On se place dans le repère de la station (V-bar vers l’avant, R-bar vers le zénith, H-bar sur le côté) et on suppose l’écart petit devant le rayon de l’orbite. Les équations deviennent linéaires et se résolvent à la main : lancé vers l’avant à Δv, l’objet monte jusqu’à 4Δv/n puis recule de 6π·Δv/n par tour (n : vitesse angulaire de l’orbite) ; vers le haut, il décrit une ellipse deux fois plus longue que haute et revient au point de départ après un tour ; sur le côté, il oscille et recroise l’orbite de la station tous les demi-tours. C’est l’outil de base des rendez-vous, des approches et des déploiements.
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Méthode 3 : le problème à deux corps
On calcule la station et l’objet chacun sur son orbite képlérienne exacte, autour d’une Terre ronde, par intégration numérique (Runge-Kutta de Dormand-Prince, ordre 5, pas adaptatif), puis on regarde leur différence dans le repère de la station. Pour les petits lancers et les temps courts, on retrouve Clohessy-Wiltshire à quelques centimètres près. Quand l’objet s’éloigne de centaines de kilomètres, CW, écrit en ligne droite, ne suit plus la courbure de l’orbite : l’erreur est d’abord géométrique.
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Méthode 4 : la Terre aplatie et l’air
La Terre est renflée à l’équateur (terme J2) : le plan des orbites tourne d’environ 5° par jour à 51,6° d’inclinaison. Comme la station et l’objet tournent presque ensemble, cet effet change peu leur écart. L’air, lui, change tout : à 400 km, l’air a encore une densité de l’ordre de 10⁻¹² kg/m³, assez pour freiner. Ce qui compte est le coefficient balistique, masse divisée par Cd × surface : un sac ou un CubeSat (40 à 55 kg/m²) freine proportionnellement plus que la station (≈ 150 kg/m²), descend plus vite, et, sur une orbite plus basse, va plus vite et passe devant.
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Pourquoi la prédiction reste incertaine
La densité de l’air dépend du Soleil : à 420 km, elle est 10 à 20 fois plus forte quand le Soleil est actif, et peut doubler en quelques heures lors d’un orage magnétique. La surface qu’un objet présente à l’air change quand il tourne sur lui-même. Et la station elle-même manœuvre. Les calculs de rapprochement utilisés par les opérateurs partent donc de mesures de suivi fraîches et sont refaits régulièrement, avec une marge d’erreur explicite.
Ce que la scène simplifie
- L’orbite de départ de la station est circulaire (inclinaison 51,64°) ; la vraie est très légèrement elliptique et remontée par des manœuvres régulières, qui ne sont pas simulées.
- Les trajectoires partent du sas, mais le calcul part du centre de masse de la station : à quelques mètres près, cela ne change pas la forme des trajectoires.
- Clohessy-Wiltshire et le problème à deux corps sont affichés dans le repère cartésien de la station (V-bar, R-bar, H-bar). À plusieurs centaines de kilomètres, une partie de l’écart entre eux vient de la courbure de l’orbite, pas d’une physique différente.
- Gravité : Terre sphérique plus le seul terme J2 (pas de Lune, de Soleil, ni des harmoniques suivantes).
- Air : densité moyenne de NRLMSIS 2.0 (moyenne sur la latitude, la longitude et l’heure locale, à l’équinoxe) pour trois niveaux d’activité solaire fixes ; l’air tourne avec la Terre. Les variations jour/nuit, saisonnières et les orages magnétiques ne sont pas simulés.
- Traînée : Cd = 2,2, surface moyenne d’un objet qui tourne sur lui-même (surface totale ÷ 4). La surface de la station, qui dépend de l’orientation de ses panneaux, est ramenée à une valeur moyenne (≈ 150 kg/m², environ 100 m d’altitude perdus par jour avec une activité solaire moyenne).
- Dans la vue Terre, l’écart entre la station et l’objet est agrandi pour être visible (le facteur est affiché ; il vaut 1 quand l’écart dépasse 900 km). Dans la vue station, la station est agrandie quand on s’éloigne, pour rester visible.
- Pression de radiation solaire, rotation de l’objet et tangage de la station ne sont pas pris en compte. L’objet est considéré comme rentré dans l’atmosphère à 120 km.
- Le sac de 2008 : sa poussée réelle n’est pas connue ; le cas utilise 0,1 m/s vers l’arrière, à titre d’hypothèse.
Pour aller plus loin
- Clohessy & Wiltshire, Terminal Guidance System for Satellite Rendezvous, J. Aerospace Sci. 27 (9), 653-658 (1960)
Les équations du mouvement relatif autour d’une orbite circulaire.
- Hill, Researches in the Lunar Theory, American Journal of Mathematics 1 (1), 5-26 (1878)
Les mêmes équations, écrites pour la Lune dans un repère tournant.
- Curtis, Orbital Mechanics for Engineering Students, 4e éd., Butterworth-Heinemann (2020)
Chapitre 7 : mouvement relatif, repère LVLH, solution de Clohessy-Wiltshire ; perturbations J2 et traînée.
- Vallado, Fundamentals of Astrodynamics and Applications, 5e éd., Microcosm Press (2022)
Équations de Hill, perturbations (J2, traînée atmosphérique), constantes.
- Dormand & Prince, A family of embedded Runge-Kutta formulae, J. Comput. Appl. Math. 6 (1), 19-26 (1980)
Le schéma d’intégration numérique utilisé pour les méthodes 3 et 4.
- Emmert et al., NRLMSIS 2.0, Earth and Space Science 8 (3), e2020EA001321 (2021)
Le modèle de densité de la haute atmosphère (calculé ici pour F10.7 = 70, 150 et 220).
- NASA, Space Station Facts and Figures
Masse (419 725 kg), dimensions, 16 orbites par jour.
- JAXA, J-SSOD (JEM Small Satellite Orbital Deployer)
Éjection à 45° vers l’arrière et le nadir, à 0,77-1,7 m/s pour les CubeSats.
- Nanoracks, CubeSat Deployer Interface Definition Document (NR-NRCSD-S0003)
Déployeur orienté vers l’arrière de la station ; vitesse d’éjection de 0,5 à 2 m/s.
- NBC News / Space.com, Skywatchers spot « lost » space tool kit (novembre 2008)
Le sac de STS-126 : environ 14 kg, 51 × 30 cm, magnitude 6,4, visible aux jumelles devant la station.
- Scientific American, Tool kit dropped from space station is orbital junk no more (3 août 2009)
Rentrée du sac dans l’atmosphère le 3 août 2009, après plus de huit mois en orbite.